Lettres de prison
Lettres de prison
279 pages
Un fasciste égaré en littérature?
Lettres de prison (1945-1952) [adressées à Roland Cailleux] de Lucien Rebatet (Le dilettante, 1993)
Au contraire de Louis-Ferdinand Céline et de Pierre Drieu La Rochelle, Lucien Rebatet (1903-1972) n’a, semble-t-il, pas encore trouvé l’absolution auprès des amateurs de littérature et du grand public. Si Une histoire de la musique (1969) demeure l’ouvrage de référence pour le mélomane amateur et compte déjà plusieurs rééditions, Les deux étendards (1952), pavé de plus de mille pages et véritable chef-d’œuvre de la littérature française d’après-guerre, peine à trouver, encore une fois, ses lecteurs. En effet, les opinions sur l’écrivain Rebatet se limite grosso modo à deux : il y a celle qui se veut la plus honnête et la plus objective, bref, la version de l’historien Robert Belot contenue dans cette biographie, Lucien Rebatet, un itinéraire fasciste (1994). Évidemment, on peut considérer ce livre comme la vision officielle : pour Belot, il ne fait aucun doute que Rebatet est un « salaud », même s’il reconnaît les qualités artistiques du chroniqueur musical et de cinéma qui se fit appeler « François Vinneuil » (en hommage à Vinteuil, personnage de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust). Il restera toujours l’auteur de Les décombres (1942), pamphlet violent et que l’on range dans l’enfer de la littérature avec les livres de Céline, Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938), ou encore Les beaux draps (1941). Collaborateur pendant la guerre, Rebatet a laissé cet acte de foi politique qui l’a condamné aussi bien à la prison qu’au silence de ses pairs. Puis, il y a cet autre angle de vue, soit celui qui salue un écrivain courageux dans l’auteur de Les décombres. Il s’agit le plus souvent de membres de l’extrême droite française qui voit en Lucien Rebatet, un des leurs.
En résumé, Rebatet est condamné au purgatoire littéraire pour des raisons politiques, et seulement politiques. Pour ma part, il est temps, non pas de prendre le parti de faire table rase du passé, mais de regarder l’écrivain et son œuvre en face, c’est-à-dire sans négliger ses fautes et son engagement radical dans la collaboration. Désormais, il n’est plus permis d’affirmer, à l’instar de Robert Belot, « […] ce vaste roman autobiographique [Les deux étendards] se présente comme le dévoilement intime des étapes fondatrices d’une pensée antihumaniste et antichrétienne hors de laquelle cet engagement fasciste ne pourrait se concevoir ». À croire que Robert Belot n’a pas lu l’ouvrage, ou plutôt qu’il s’est laissé aveugler par le point de vue réducteur qui constitue la thèse de sa biographie de l’écrivain et journaliste Rebatet. En lisant son Lucien Rebatet, un itinéraire fasciste, le lecteur conserve la désagréable impression que tout ce que peut affirmer l’écrivain au sujet de sa fibre à la fois littéraire et esthétique doit, en fin de compte, céder implicitement le pas devant ses opinions politiques. Il est clair que Rebatet ne renie en rien, malgré de nombreuses dénégations, ses activités politiques (voir Dialogue de vaincus, prison de Clairvaux, janvier-décembre 1950 de Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau). Pourtant, si je consulte Les deux étendards, il apparaît, en vérité, que l’auteur a voulu combattre la religion chrétienne pour faire triompher surtout un humanisme qui saute aux yeux de celui qui n’est pas obnubilé par Les décombres. Et, d’autre part, même en reconnaissant que Les décombres marquent l’entrée de Rebatet en littérature, on en revient à l’argument dualiste qui veut que celui-ci se retourne indéfiniment.
Donc, sans vouloir réitérer le truisme sur la complexité d’un homme, surtout lorsque ce dernier est un intellectuel, je puis aborder, enfin, la question de la correspondance échangée entre Lucien Rebatet et Roland Cailleux (1908-1980), écrivain lui-même et auteur notamment de Saint-Genès ou la vie brève (1943) et Une lecture (1949). Nous avons perdu, hélas, les lettres que Roland Cailleux adressait à l’homme qui n’était autre que son ami fidèle ; bien que celui-là ne partageât pas les opinions politiques de celui-ci. Il faut aussi reconnaître que Rebatet devait écrire ses lettres destinées à Roland Cailleux dans un état qui trahissait sa souffrance à la fois physique et morale, en raison de son enfermement. D’où l’intérêt spécifiquement documentaire en ce qui concerne certaines missives. Par contre, d’autres pages ont un grand mérite littéraire, en particulier la lettre du 6 avril 1947 dans laquelle Rebatet analyse minutieusement son état d’esprit, alors qu’il sent approcher la mort (avant que sa condamnation fût commué en peine de prison par une grâce présidentielle). Mais il est certain que cet ouvrage paru aux Éditions Le Dilettante s’adresse avant tout aux lecteurs ayant déjà dévoré Les deux étendards. Dans sa correspondance, Rebatet revient souvent sur la correction de ce qui deviendra son grand roman : il parle à Cailleux de ce prélude et cette

